Tribune de Déchaux NGANDU KABUYI
Architecte – Consultant- Expert en passation des marchés publics.
Les villes se construisent par les choix qu'elles posent. Certaines décisions produisent des effets immédiats ; d'autres engagent durablement l'avenir d'une nation.
Le projet de délocalisation du Jardin Zoologique de Kinshasa au profit de la construction d'un nouveau marché central appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Il appelle, à ce titre, un débat public éclairé, fondé sur les principes de l'aménagement du territoire, de la protection du patrimoine et du développement durable.
La question n'est pas de savoir si Kinshasa a besoin d'un marché moderne. La réponse est évidemment oui. Avec une population estimée à plus de dix-sept millions d'habitants, notre capitale doit renforcer ses infrastructures commerciales, améliorer les conditions d'exercice des activités économiques et offrir aux commerçants comme aux consommateurs des équipements adaptés aux exigences d'une grande métropole.
Mais une autre question mérite d'être posée : faut-il, pour construire un nouvel équipement public, sacrifier l'un des rares patrimoines environnementaux dont dispose encore la capitale ?
En urbanisme, chaque équipement a une fonction, chaque espace une vocation.
Le Jardin Zoologique de Kinshasa, associé au Jardin Botanique, constitue un ensemble écologique exceptionnel. Il ne représente pas seulement un lieu de conservation de la biodiversité ; il participe à la régulation du climat urbain, à l'éducation environnementale, à la recherche scientifique, au tourisme, à la santé publique et à l'amélioration du cadre de vie.
Dans un contexte où Kinshasa perd progressivement ses espaces verts sous la pression de l'urbanisation, considérer le Jardin Zoologique comme une simple réserve foncière serait une erreur d'appréciation aux conséquences durables.
Ce débat, il convient de le rappeler, n'est pas inédit.
À l'époque où le Professeur Muzumba occupait les fonctions de Secrétaire Général à l'Urbanisme, une proposition comparable avait déjà été examinée. Les autorités avaient alors choisi de soumettre cette question à un panel d'experts réunissant notamment des architectes, des urbanistes et des spécialistes de l'aménagement du territoire.
Les conclusions de cette expertise avaient été sans équivoque : le Jardin Zoologique devait être préservé.
Cette position était confortée par une note technique d'ONU-Habitat consacrée aux espaces verts de Kinshasa. Cette étude mettait en évidence le déficit particulièrement préoccupant d'espaces verts dans la partie nord de l'agglomération kinoise et rappelait les standards internationaux en matière d'espaces verts par habitant. Elle soulignait que le Jardin Zoologique et le Jardin Botanique constituaient des infrastructures écologiques majeures dont la protection devait être considérée comme une priorité nationale .
C'est à la lumière de ces analyses que la haute hiérarchie du pays avait décidé de préserver ces deux sites. Des constructions irrégulièrement implantées dans leur emprise avaient même été démolies afin de restaurer leur vocation originelle.
Cette décision traduisait une vision stratégique de l'aménagement du territoire, privilégiant l'intérêt général, la protection du patrimoine et les exigences du développement durable.
Aujourd'hui, les raisons qui avaient justifié cette décision sont encore plus fortes :
Kinshasa compte plusieurs millions d'habitants supplémentaires, les défis liés au changement climatique se sont accentués, les espaces verts continuent de disparaître sous la pression de l'urbanisation, alors que les grandes métropoles investissent désormais des ressources considérables pour les préserver et les développer.
Au-delà de la question environnementale, le choix du site interroge également la cohérence de notre planification urbaine.
À proximité immédiate du Jardin Zoologique se trouve le nouveau Marché Central de Kinshasa, dont l'inauguration est annoncée dans les prochains jours. Dès lors, quel serait le bien-fondé d'implanter un second grand équipement commercial dans le même secteur ?
Les principes de l'urbanisme moderne déconseillent la concentration, dans un périmètre restreint, deux équipements majeurs remplissant des fonctions similaires. Une telle juxtaposition entraînerait une augmentation importante des flux de personnes, de véhicules et de marchandises, aggravant les embouteillages, la saturation des infrastructures et la pression sur les réseaux urbains.
La commune de la Gombe concentre déjà les principales fonctions administratives, institutionnelles, financières et commerciales du pays. Continuer à y polariser les grands équipements irait à l'encontre des politiques de décongestion urbaine qui constituent aujourd'hui une nécessité pour l'avenir de Kinshasa.
Le véritable défi n'est pas de concentrer toujours davantage les activités au cœur de la ville, mais de promouvoir un développement polycentrique, en créant de nouveaux pôles commerciaux dans les communes qui en ont besoin. Une telle orientation rapprocherait les services des populations, réduirait les déplacements quotidiens et contribuerait à une meilleure répartition des activités économiques sur l'ensemble de l'agglomération.
Cette réflexion dépasse donc largement la seule question du Jardin Zoologique. Elle concerne la vision que nous voulons porter pour Kinshasa.
Une capitale moderne ne se construit pas en supprimant ses espaces verts. Elle se développe en conciliant croissance économique, protection de l'environnement, qualité de vie et sauvegarde de son patrimoine.
L'aménagement du territoire exige de la méthode, de la prospective et de la responsabilité. Il suppose des études techniques rigoureuses, des évaluations environnementales indépendantes ainsi qu'une concertation avec les architectes, urbanistes, ingénieurs, universitaires, environnementalistes et représentants de la société civile.
Le Jardin Zoologique de Kinshasa n'appartient ni à une administration, ni à une génération. Il appartient au patrimoine de la République. Nous avons le devoir de le transmettre intact aux générations futures.
J'en appelle respectueusement au Président de la République, au Gouvernement, au Gouverneur de la Ville de Kinshasa, ainsi qu'à l'ensemble des décideurs publics, afin que soit réaffirmée la décision historique de préserver le Jardin Zoologique et le Jardin Botanique de Kinshasa, conformément aux recommandations des experts nationaux et aux analyses techniques d'ONU-Habitat.
Construisons un marché central moderne, développons nos infrastructures commerciales, mais faisons-le là où elles serviront réellement l'intérêt général, sans compromettre un patrimoine naturel irremplaçable et sans accentuer davantage la congestion de la commune de la Gombe.
Le développement durable ne consiste pas à choisir entre l'économie et l'environnement. Il consiste à les faire progresser ensemble, dans l'intérêt des générations présentes et futures.
Préserver le Jardin Zoologique de Kinshasa, c'est défendre une certaine idée de la ville : une ville qui grandit sans renier son histoire, qui innove sans détruire son patrimoine et qui prépare l'avenir avec intelligence.
Tribune de Déchaux NGANDU KABUYI
Architecte – Consultant- Expert en passation des marchés publics.
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